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Kaminsky, le faussaire de Paris, par Francis Marmande - Le Monde

Les premières pages de ce livre, Adolfo Kaminsky, une vie de faussaire, récit rédigé par sa fille Sarah Kaminsky (éditions Calmann-Lévy), périment tous les fabliaux surécrits dont on nous rebat les oreilles (les prix littéraires, etc.).

Les premières pages d'Une vie de faussaire se passent à Belleville. Film de Melville. Un garçon livre cent trente faux papiers qu'il vient de fignoler. Il connaît les adresses par coeur. Il lui faut souvent convaincre les destinataires. Il porte des lunettes. Dans le métro, entre République et Père-Lachaise, il vient d'échapper d'un rien à la milice.



Janvier 1944. Sa mallette a de quoi faire fusiller tout le nord de la France. Il fait son sourire de crétin. Il n'aime pas les armes. Il aime les encres. Nationalité ballottée, argentine, en l'occurrence. Il se sait juif, mais comme à l'amiable. Il ne l'a vraiment appris qu'en séjournant en famille dans le camp de Drancy. Il a 17 ans. "Je savais, bien sûr, que toutes les polices étaient sur la trace du faussaire de Paris. Je le savais, car j'avais trouvé le moyen de produire une telle quantité de faux documents, que, très vite, toute la zone nord, jusqu'à la Belgique et aux Pays-Bas, en fut inondée. Quiconque cherchait des faux papiers en France savait qu'en établissant un contact avec n'importe quelle branche de la Résistance, il les obtiendrait spontanément."


Sarah, sa fille, née en 1979 à Sidi H'hamed (Algérie), entend ceci, cela sur son père, né le 1er octobre 1925 : "Selon les points de vue, j'entendais faussaire, résistant, héros, traître, agent secret, hors-la-loi, moudjahid..." Elle en pensait quoi ? Rien. L'envie de tirer les choses au clair.


Attention : cette biographie raconte la vie d'un terroriste. Un terroriste déçu par toutes les causes qu'il a servies : la libération de Paris, l'aide aux rescapés des camps pour rejoindre Israël, la lutte du FLN pour l'indépendance de l'Algérie, les réseaux Jeanson, Curiel plus tard, l'anticolonialisme, les guerres de libération et, en fin de compte, grillé, se retirant comme il a servi : sans un sou, sans un mot, totalement incroyant, toujours persuadé qu'un monde autre est possible.

La preuve ? Tout ce que l'homme a fait, il peut le contrefaire. Certificat d'études, apprenti teinturier, Adolfo, artiste, artisan, apprend la chimie sur le tas, fait les bonnes rencontres, a l'intuition juste et l'insomnie méticuleuse. Juin 1944 : "Rester éveillé. Le plus longtemps possible. Lutter contre le sommeil. Le calcul est simple. En une heure, je fabrique trente faux papiers. Si je dors une heure, trente personnes mourront."

Tout ça ne dit pas pourquoi, dans ce Mai 68 qui aura duré dix ans (du massacre du métro Charonne, en 1962, à l'assassinat de Pierre Overney, en 1972), ce qui fait long pour un seul mois, Adolfo, dans un petit labo tranquille du 9e arrondissement, m'apprend le tirage de la photo couleur sur papier. Ce dont je ne ferai rien, contrairement à lui, ange malicieux au génie si patient.

Adresse électronique : marmande@lemonde.fr

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